Le durbec des sapins : Pinicola enucleator
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Le durbec des sapins (Pinicola enucleator)


J'ai de vous un souvenir ? Pourrais-je l'oublier ?

Vous vous étiez assis sur la mousse mouillée
Qui couvre le chaos des moraines oubliées
Et abrite des moustiques, en nombre, par milliers,
En pleine taïga où de mémoire d'oiseau
Personne n'avait vu d'homme, pas même de dos.

Vous savez comme moi, marcher incognito
Dans la nature vous vaut, bientôt, ipso facto
Et d'être repéré et aussi reconnu.
Mais, lorsque nous vous vîmes, comme espèce inconnue
Qui consacrait du temps, d'attention soutenue,
Á l'étude des oiseaux. Nous fûmes sur le cul.

Vous êtes resté des heures à remplir de notes
Des feuilles de cahier que, à la gélinotte,
Á ses mœurs, à son chant, comment elle se comporte
Dans nos épicéas plantés par Bernadotte,
Lui avez consacré. Et la curiosité
L'emporta, c'est normal, sur la sécurité.

Je m'approchai doucement et jusqu'à vous toucher
Et même sur vos bottes, je vins pour m'y percher.
Vous étiez si tranquille, tellement immobile
Dans ce costume vert au milieu des dactyles
Qu'on aurait dit une souche ou bien un crocodile.
Je ne sais rien, bien sûr, de cette sorte de reptile.

Mais, on m'en a parlé. Les bécasseaux des bois
Qui voyagent en Afrique, l'ont vu de maintes fois.
Ils connaissaient des hommes, mais à la peau, je crois,
D'une couleur plus sombre, comme le brou de noix.

Vous êtes plutôt blanc. Si je vous fais confiance,
Aurais-je à regretter mon manque de méfiance ?
Comme ce qui se passa quand avec arrogance,
Les premiers colons firent, pour que les nègres dansent,
Et des promesses vaines et des cadeaux en verre.
Puis d'autres, en soutane, leur parlèrent de l'enfer,
Si, de la position autre que missionnaire,
Ils usaient, abusaient pour s'envoyer en l'air.

Et pour qu'ils sachent que le paradis existe,
D'autres les déportèrent, car dans le catéchisme,
Il n'y a rien d'écrit contre l'esclavagisme.
Pour couronner le tout, le virus HIV
Leur refile le sida, la surmortalité…
Quant aux soins, ils sont pour les riches capitalistes.

Depuis que vous passâtes nous voir dans la forêt,
Des discussions sans fin animent nos soirées.
Nous tentons de répondre, mais sans y arriver,
Á cette grave question : est-ce que l'homme est mauvais ?

La couleur de sa peau est-elle le facteur
Premier, déterminant et annonciateur
Qu'il se comporte ainsi que fait le malfaiteur ?
Vous comprenez pourquoi on y passe des heures.

Vous m'avez paru bon et même comme il faut.
Je défends, près des autres, souvent cette opinion.
Il aurait pu se faire qu'en une autre occasion,
Vous vous conduisiez comme le dernier des salauds ?

Á juger sur la mine, on ne sait jamais bien,
Si l'on nous fera mal, si l'on nous veut du bien.
Et je me dis parfois, qu'on ferait aussi bien
De vous sentir le cul comme le font les chiens.

Vittangi, Norrbottens lån, Suède.