Le cygne sauvage : Cygnus cygnus
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Le cygne sauvage (Cygnus cygnus)



C'était en février. Vous n'aviez pas dix ans
Et la glace de l'étang me tenait prisonnier.
Il faisait, en Mayenne, un temps bien rigoureux,
Le même qu'à Jan Mayen, cet hiver cinquante-deux.
Toute l'Europe avait froid. Les oiseaux migrateurs,
Sur des routes d'effroi, de leur mort, croyaient l'heure.

Pourtant sans hésiter, vous m'avez délivré,
Non sans craindre mon bec, le bain dans l'eau glacée.
Mais vous revîntes au sec avec les bras pincés.
Quant à moi, je quittai la Mayenne, à jamais.

Faut-il que je regrette quand sur vous je me jette
Quand vous venez me voir, quelques années plus tard. ?

Je viens vous agresser. J'aurais bien pu vous tuer.
Vous dûtes alors choisir ou la fuite ou mourir…
Vous étiez bien trop près de mon nid où couvait
Ma femelle, ennuyée par les eaux qui montaient
Et risquaient d'entraîner les œufs qu'elle réchauffait
Et qui nous donneraient nos nouveaux nouveau-nés.
À moins qu'ils ne se noient, bien avant d'être nés…
Car il pleut sans arrêt sur mon étang suédois.

Heureusement pour moi, mon nid est très ancien
Et assez haut, je crois, pour qu'ils ne craignent rien.
Mais ce n'est pas le cas de celui du jeune couple
Qu'ils ont fait, tout là-bas, en roseaux bien trop souples
Et trop verts à la fois. Il fuit comme chaloupe
Qui n'a plus son étoupe…

_________________Et c'est tant mieux comme ça !
Car ce lac est à moi. Il n'est pas assez grand,
Pas assez nourrissant pour qu'on accueille une oie.
À plus forte raison, des cygnes qui brouteront
Le peu d'herbes aquatiques qui restent rachitiques.
Elles manquent de phosphore…
Elles ne suffiront pas à nous faire du gras
Et à nous rendre forts.

Il faut que je combatte et ce n'est pas un jeu,
L'autre mâle pour qu'il parte, n'importe où, où il veut,
Qu'il emmène sa femelle, sa couvée et ses œufs,
Car, s'il est valeureux, il est encore bien frêle.

Je serai obligé, au terme d'une joute,
Où je vaincrai, sans doute, bien sûr de le noyer.
Ça ne m'amuse pas. C'est pour ça que souvent,
Je menace et j'envoie des avertissements.
Je nage à ses côtés et multiplie les signes
De l'agressivité, commune à tous les cygnes,
Pour qu'enfin, il s'envole et que je le poursuive
Bien au-delà des rives ou alors, je l'immole.

Je vous parais cruel. Mais je n'ai pas le choix.
La tolérance, parfois, peut s'avérer mortelle.
Il vaut mieux, c'est certain, qu'il remette à demain
Ou à l'année prochaine, le transfert de ses gènes.
D'autant qu'il a le temps. Il est encore bien jeune.
Quand j'aurai fait mon temps ! Je ne serai plus jeune !…

Alors, il sera temps qu'il tente de prendre ma place,
Sur mon nid, me remplace et fasse ses enfants.
Et il me chassera et il me poursuivra,
La tête me plongera dans l'eau, que je m'y noie.
Demain n'est pas la veille. Pour l'instant, je domine.
J'ai tout relu Darwin et suis bien ses conseils.

Je sais, vous n'aimez guère le mot compétition.
L'altruisme, souvent, profite mieux à l'espèce.
Pour la nôtre, c'est la guerre qui fait prédilection…
Pas question que je triche aux règles de la niche.

Et garez-vous les fesses ! Car si vous approchez,
Je vous fais la promesse d'encore les pincer.
Le mot reconnaissance ne m'interpelle en rien
Il'est vrai qu'en ce sens, nous sommes presque humains.

Villaines la Juhel, 1952 et beaucoup plus tard, dans le Jämtland (Björnänge).