Le faucon crécerellette : Falco naumanni
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Le faucon crécerellette (Falco naumanni)


Je niche sous le toit des maisons de tuiles rouges,
Qui dominent un village où presque rien ne bouge.
Un canal le traverse, moins large qu'un ruisseau,
Où des barques sommeillent, balancées par les eaux.
Des frênes colonisent et ornent des montis.
Leurs branches, qui retombent, abritent d'un chapeau
Des maisons de pisé, d'adobe et de torchis,
Montées sur pilotis, dominant les roseaux.

Un jeune ingénieur qui préfère vendre ses poules
Dans le corridor d'un immeuble d'Istanbul,
S'étonne de 1'intérêt que vous semblez porter
À son village perdu juste au bord des marais.

Il explique longuement qu'élever des poulets
Vaut mieux qu'être chimiste, même que c'est Byzance...
Ça lui assure mieux, revenus et pitance,
En ces temps, en Turquie, passablement troublés.

Dans ce village-ci, deux ou trois militaires
Qui, sans doute avant-hier, tétaient encore leur mère,
Matamorent sur la route et veulent voir les papiers
D'un vieil homme qui marche, complètement plié
Et comme il leur refuse, les menace de sa canne,
Ameute le village en se frappant le cœur,
Alors subitement, de vieilles femmes et leurs sœurs,
Sortent de leurs maisons et cherchent la chicane.

Elles font aux militaires une conduite de Grenoble.
Ils s'enfuiront en Jeep jusqu'à Constantinople.
Elles vous prennent à témoin. Vous ne comprenez rien,
Puisqu'elles vous parlent en turc et ne l'entendez point.

Mais je peux vous traduire, pour peu que je comprenne...
Que dans leur société, qu'ils soient Kurdes, Turkmènes,
De type caucasien, Mongols ou Arméniens,
Avec les yeux bridés ou bien des cors aux pieds,
Ils sont tous soudés comme les doigts de la main.
Ils vous disent à demain et même Güle Güle !

Nous sommes une dizaine. Nous allons et venons
Entre les champs couverts d'herbes et de buissons
Qui poussent à découvert et ce toit sur lequel
On ramène une becquée de grosses sauterelles,
Les ailes de travers et démantibulées...
Aux serres de nos pattes, elles n'ont pas résisté.

Mais on ramène aussi des mantes religieuses,
Des criquets pèlerins, des grillons en soutane,
Des jeunes demoiselles, des sylvains, des satyres,
Des carabes, des bousiers ou encore des lucanes.
La nature, en insectes, est ici généreuse.
On ne s'embarrasse pas quand nous devons choisir.

Le premier rang de tuiles des toitures où l'on niche
S'ouvre sur une poutre aussi large qu'une corniche.
Nous y avons pondu trois ou quatre œufs chacune
Que nous avons couvés pendant toute une lune.
Nos petits, pour l'instant, sont encore invisibles,
Dans le noir, sous le toit, toujours inaccessibles.

Puisque le soir arrive, il est temps qu'on se quitte.
Je regagne les arbres où nous dormons en bande.
Mais avant de le faire, nous ferons sarabande,
En vols tourbillonnants et bien folles poursuites.

À la fin de l'été, nous passons le Bosphore,
Franchissons le Taurus et ses hauts contreforts,
De là, gagnons l'Égypte par les côtes du Liban,
Presque à destination, quelque part au Soudan.
On retrouve là-bas, des faucons migrateurs,
Des bondrées pernaètes, des aigles serpentaires,
Des troupeaux de gazelles et tous leurs prédateurs,
Et encore des insectes que, vite, l'on enserre.

Duruzu Zafer, Turquie.