Le courlis cendré : Numenius arquata
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Le courlis cendré (Numenius arquata)


Ce qui me préoccupe sur ma lande de Lessay,
De laîches, de graminées, de bruyères mélangées,
Ce sont ces vipères qui se faufilent partout
Avec leurs marques noires de la queue jusqu'au cou.

Mon domaine est immense, mais il faut qu'il le soit,
Car je suis très farouche. Je n'aime pas qu'on me voit.
Aussitôt qu'on m'approche, si je m'en aperçois,
Je m'envole de loin vers un plus sûr endroit.

Je n'aime pas rester seul… non pas que je m'ennuie,
Mais j'apprécie beaucoup, des miens, la compagnie.
Lorsque cela m'arrive, je les cherche et je crie
Jusqu'à ce qu'ils répondent par de sonores cour-li.
Alors, si d'aventure, un homme m'imite, c'est sûr,
J'accours, me précipite, ce qui me vaut parfois,
Seulement qu'on m'observe, mais aussi quelquefois
Qu'on me tire au fusil et qu'on me tue, c'est dur.

Vous êtes arrivé quand mars commence à peine.
Les jeunes molinies percent sous les anciennes,
Jaunes, toutes fanées, complètement couchées.
J'y cacherai mon nid, au fond d'une touffée.
Il est encore trop tôt, pour l'instant je parade.
J'explique à ma femelle que le coït sexuel
Doit être précédé de patterns gestuels,
Convaincants, apaisants. Sinon je reste en rade.
Je lui montre un côté avec l'aile pendante
Pour qu'elle comprenne bien que je suis dominé
Et l'autre relevée, en posture dominante.

Les coqs dans les basses-cours font les mêmes simagrées.
Ils montrent ainsi aux poules qu'ils souhaitent chausser,
Un côté dominé pour mieux les apaiser,
Un côté dominant pour leur consentement.
Vous dîtes soumission, ce mot est outrageant.

Je cours de droite et gauche, quelquefois redressé,
Quelquefois allongé, la tête à ras de terre.
Ou alors, je m'envole et planant dans les airs,
Je chante un puissant trille et reviens me poser.

Alors, je chausse ma belle pour qu'elle ait des petits.
Elle pond, en général, quatre œufs bruns, tachetés,
Tout à fait invisibles quand ils sont sur le nid,
Lui-même trop bien caché pour que vous le trouviez.
Mais je vous sais roublard et de plus obstiné,
Capable, sous votre abri, de rester bien caché
Pendant de longues heures. Alors je vous oublie
Et je fais les cent pas tout autour de mon nid.
Ainsi quand il m'arrive, accidentellement,
D'oublier qu'on m'observe. Je me fais, dans l'instant,
Beaucoup plus familier, pratiquement confiant,
Vous offrant quelques traits de mes comportements.

Quand mes petits éclosent, je babille doucement,
Je les guide du bec pour qu'ils marchent devant,
Qu'ils ne se perdent pas ou quand passe un oiseau,
Qu'ils se cachent bien vite, reparaissant sitôt
Que le danger s'éloigne. Mais bientôt, ils sont grands
Et volent parfaitement. Sur la lande, le printemps
Finit son agonie. Alors, il est grand temps
D'aller sur les vasières aux bords des océans
Ou sur les grands labours quand l'automne surprend
Avec ses brouillards froids et ses premiers frimas.
Nous irons en Afrique, si l'hiver est trop froid
Et dans le Cotentin, reviendrons au printemps.

Revenez donc nous voir, si le cœur vous en dit,
Ou bien sur nos tourbières, jusques en Laponie.

Landes de Lessay, Cotentin.