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L'Aï au lit ou l'Unau fait la force



Dites-moi, Paresseux, pourquoi votre nom-là ?

Pour la raison surtout que je ne travaille pas.
Et vous me donnez là, l'occasion de conclure,
Il le faut, car je crois, qu'au pays des pâtures,
Les bêtes s'impatientent et on vous y attend.

Comme je vous le disais, les sciences économiques
Sont aux mains des experts. Le débat politique,
Maintenant incongru, leur est abandonné.

À l'heure des flux tendus, quand " le time is money ",
Quand une minute perdue a tant de conséquences
Sur la production, les activités marchandes…
Quand le PIB ou bien le taux de croissance,
S'ils venaient à baisser,
Valent à des hôpitaux, des écoles de fermer…
Alors je m'interroge et aussi me demande,
Pendant combien de temps, les rares activités
Qui sont improductives pourront bien perdurer ?

Lesquelles à cause de leur profitabilité
Auront sur la planète encore droit de cité ?

La recherche, la santé, le livre ou la peinture,
La musique ou le film et toutes les cultures,
N'auront pas d'intérêt, au pays des pâtures...
Sauf, si comme les lessives, elles scotchent à la télé,
La brebis ménagère de moins de cinquante ans
Et aussi la bergère aussi blanche que ses dents…

Le dépôt de brevets validera la science.
Quelques rares maladies, mais de grande fréquence,
Vaudront que l'on consacre du temps et de l'argent
À la mise au point de nouveaux médicaments.
Réalisme rime aussi avec capitalisme.

Le peuple des savanes, des sahels, des déserts
Pourra bien crever, même avec le bec ouvert,
Jamais n'infléchira l'ultra-libéralisme.

Plus les usines produisent de richesses matérielles,
Plus la misère s'accroît au fur et à mesure
Que la fortune, selon une courbe exponentielle,
Augmente pour quelques-uns au pays des pâtures.

J'ai bien dit des pâtures, qui sont état de droit
Et censées s'attaquer à n'importe quelle mafia.

D'aucuns diront sans doute que j'exagère un peu…

À voir, car on découvre et toujours plus nombreux,
Des cas de carambouilles, des comptes trafiqués
Qui laissent des doutes sur la crédibilité
De ces groupes auxquels les États sont aux pieds.

Et comment s'étonner de la dégradation
Des morales sociétales quand seuls ont une valeur,
Les services ou les biens et la consommation.
Quand on dénie aux bêtes le fruit de leur labeur.
Elles sont les grands perdants de ce grand-jeu truqué,
Et confondent le Coca avec du petit lait.

Les pauvres deviendront des pourvoyeurs d'organes
Pour remplacer le cœur ou bien le rein des riches.
Ils pourront de la sorte apprécier de l'artiche,
Le goût et les saveurs et fumer des havanes.

Paresseux, je le suis et je le revendique.
Et bien que je sois lent, j'arrive toujours à temps
Pour rattraper les feuilles ou les fruits succulents
Et que, très doucement, je mâche et je mastique.

Jamais je n'interromps le flux de la matière
Qui me fait l'énergie et bonne subsistance.
Je chie au pied de l'arbre pour lui faire une litière,
De l'azote et ses sels, une bonne croissance.
Il me donne, je reçois et j'ai l'obligation
De lui rendre ses bienfaits. Quand la constipation
M'empêche de le faire, je lui fais deux étrons
Aussitôt que je peux et ça ne sent pas bon.

Je m'étonne qu'on travaille pour autre chose, bien sûr,
Que pour la subsistance au pays des pâtures.
S'exhiber, gaspiller ou pire dilapider
Me semble tout à fait dépourvu d'intérêt,
Surtout si pour ce faire, il faut, toujours, encore,
Davantage travailler au point de tomber mort.

J'aimerais mieux, je crois, apprendre davantage
La musique ou les sciences, même le jardinage,
Partager mes acquis avec le singe Atèle
Qui marche sur les lianes sans l'aide d'une ombrelle,
Qu'il m'apprenne le trapèze ou mieux la gymnastique
Ou avec la Mygale, le saut à l'élastique.

Point n'est besoin pour ça d'inventer le marché.
Je te donne, tu reçois et me rends quand tu peux,
Si tu peux ou alors, tu restes redevable
Et tes enfants aussi qui seront convenables
Et rendront à mes fils ce qui me revenait.
Tout le monde sera content et même plus heureux.

Car ce n'est pas de troc dont je parle, mais d'échange…
Autant inventer la monnaie, le taux de change.
Je donne et tu reçois, en même temps le bien,
Le service attendu et une obligation,
Que je dirai morale, de rendre dans le temps
Ou un autre service ou une prestation
Quand j'en aurai besoin ou bien si je suis mal.

J'imagine aisément qu'on me tiendra pour sot…
La bonne bête sauvage comme l'écrivait Pourceau.
Corneille, réfléchissez à ce que pourrait être
La planète si les bêtes devenaient généreuses
Au-delà du cercle fermé de la famille
Ou de l'association du Pou avec le Hêtre.

Je ne le verrai pas, j'ai un doigt qui fourmille
Quand j'y rêve quand la nuit allume Bételgeuse.

Les bêtes sont des bêtes et rares sont celles qui
Savent qu'elles sont sous le dictat des pulsions
De l'hypothalamus et du système limbique,
Des systèmes ouverts que la thermodynamique
Qui gère leur énergie, façonne et conduit,
À faire au train de vie, totale soumission.
Elles ne peuvent accepter, en l'état, je précise
Aucune des propositions que j'utopise.

Pourtant il suffirait qu'on leur donne un salaire
Ou mieux un revenu pour l'animalité,
Les besoins essentiels d'énergie, de matière,
À charge qu'elle le rende en générosité…

Corneille, j'ai tout donné, grattez-moi donc le cou,
Je serai remboursé et bon retour chez vous.


___________La corneille noire (Corvus corone) / (28 juin 2002)