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Hypo Cocagne



J'ai comme l'impression, désagréable en fait,
Tout comme la Planète, de marcher sur la tête.
Comme je voulais comprendre, j'entrepris un voyage,
Qui me fit rencontrer un sage parmi les sages,
Paresseux, qu'il remette mes idées à l'endroit,
Puisqu'il marche à l'envers accroché par les doigts…

« Aïe, aïe, aïe, me dit-il, vous me la baillez belle.
Interrompre ma sieste pour bayer aux corneilles,
Me déplaît, sachez-le, mais comme vous êtes là,
Je vais vous expliquer, très vite et de ce pas,
Le pourquoi du comment, les causes et les raisons,
Les motifs et les thèses ou les allégations,
Les prétextes invoqués, les critères, les indices,
Les faits bien avérés et les contradictions.
Et puis, je conclurai par une preuve par dix,
Tout ça sans arguties, vaines spéculations,
Mais avec une méthode et des démonstrations,
Évitant les sophismes, même les syllogismes,
Un esprit de synthèse empreint de didactisme,
Une approche et même une ratiocination !

Quelle était la question ? Que vouliez-vous savoir ? »


Pourquoi les entreprises qui fabriquent des objets,
Licencient-elles autant leurs propres ouvriers,
Qui, privés de salaire, ne peuvent plus acheter
Les objets qu'on fabrique, moins cher à l'étranger
Où les ouvriers vivant tous dans la misère,
Ne pouvant acheter les objets qu'ils fabriquent,
Émigrent en masse et pour de maigres salaires,
Remplacent les chômeurs, fabriquent des objets
Qu'ils n'achèteront pas puisque tout leur salaire
Repart dans leurs familles, en pays étranger,
Où tous ont envie de posséder ces objets
Qu'ils n'achèteront pas, puisque c'est la misère.

Alors les usines ferment ou bien délocalisent,
Les chômeurs immigrés rebouclent leurs valises,
Les chômeurs indigènes ont des allocations
Insuffisantes pour espérer acheter les objets,
Maintenant, que des enfants fabriquent,
Sans même être payés ou bien à coups de trique,
Puisqu'ils n'achèteront aucun de ces objets
Dont ils n'auront jamais la moindre utilité,
Mais qu'on importe en masse et par bateaux entiers,
Dont on fait à l'écran grande publicité,
Que, sans eux, le bonheur ne pourrait exister,
Qu'à tout prix, tout le monde se doit de posséder,
Que l'envie pousse au crime, à l'insécurité,
Qu'en bourse, les actions se mettent à flamber
Ou bien tout au contraire, sont vite consumées,
Que les objets bientôt encombrent les marchés,
Car personne n'en veut plus puisqu'ils sont remplacés
Par d autres plus beaux, plus mode, de meilleure qualité
Pour lesquels on construit des usines financées
Par le trésor public et les taxes ajoutées
Au prétexte qu'alors, le chômage résorbé,
La croissance retrouvée permettra à chacun
Et au supermarché, d'acheter un objet
Qui ira encombrer les décharges publiques,
Soigneusement contrôlées ? "

« Votre question, je crois, me paraît sans objet. »

___________La corneille noire (Corvus corone) / (22 juin 2002)