®
Égaux schistes



Si je porte un manteau aussi noir que le schiste,
C'est que les Dieux me firent tout à fait anarchiste,
Non pas pour refuser tous les gouvernements,
Pour prôner le désordre ou pire la confusion,
Mais pour vivre corneille, c'est-à-dire tout mon temps,
Libre comme le vent comblant les dépressions.

Si je porte un manteau et mes sœurs, tout pareil,
Qui fait que l'on ne distingue pas les corneilles
Quand on les voit de loin et qui pourrait faire croire
Que nous sommes égales et parfaitement noires,
C'est pour que nous fassions attention aux détails
Qui nous différencient si l'on s'approche près,
D'assez près pour entendre battre dans nos poitrails,
Nos cœurs pareils aux autres et pour les écouter.

Si je perds une plume qui manque à mon manteau,
Ça n'est pas que j'espère qu'elle pourra tenir chaud
À ma sœur qui la trouve et qui meure de froid.

J'aimerais, pour le monde, choisir une autre voie
Que celle où les mots qui la pavent sont foulés
Par les pieds de ceux qui, après s'y être mouché,
S'enroulent dans le drapeau qu'ils voudraient qu'on adore,
Pour mieux nous piétiner et nous laisser pour morts,
Tous égaux, enfin libres et puis qu'au cimetière,
Tout le monde s'accorde : ce n'était qu'un faux frère !

___________La corneille noire (Corvus corone) / (18 juin 2002)