Le chevalier combattant : Philomachus pugnax
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Le chevalier combattant (Philomachus pugnax)


Vous avez coiffé une voilette de tulle,
Qui vous fait la tête d'une mouche cyclope.
Enfin elle vous protège des cohortes d'insectes
Dont la pensée unique, comme celle d'une secte
Serait de vous vider, sous leurs dents lycanthropes,
Tout le sang qui vous reste, même à travers vos pulls.

Il y a des moustiques, mais le djungle odja,
Ce répellent qui pue, vous protège déjà.
Mais, il y a surtout, des myriades de mouches,
Toutes nématocères qui se posent en couches,
Sur le pourtour des yeux ou bien dans les narines…

Feraient tourner bourrique, des G.I., des marines !

Elles naissent sous les névés qui finissent de fondre.
Aussitôt qu'elles sentent, un quelconque mammifère,
Elles s'envolent par millions et s'en vont vite fondre
Sur le pauvre animal, qui, comme un pauvre hère,
Ou bien fuit, s'il le peut, ou bien meure, comme ce renne,
Squelettique, au milieu des sphaignes et des lichens.

Mon plateau est extrême, juste au bord d'une mer,
Arctique, même glaciale. Il n'est pas élevé.
Ses coteaux abrités, de saules nains, recouverts,
Entourent de leur mieux de petites tourbières
D'où surgissent, serrés, des trèfles d'eau fanés.

Leurs eaux sont brunes comme le sont certaines bières.
La matière organique libère du méthane
Et des hydrocarbures. Les eaux s'irisent ainsi
D'arcs-en-ciel huileux où des campagnols gris
Qui grignotent des herbes, coupantes comme pertuisanes,
Sans se soucier le moins de l'homme qui se penche,
Se laissent observer dans leur fourrure étanche.

C'est alors que l'on passe. Le blanc sur le croupion
Vous permet tout de suite de savoir qui nous sommes.
Juste un instant plus tard, encore, nous repassons.
Notre vol est rapide, presque au ras de la terre.
Un moment à planer et nous sommes par terre.
Les ailes à peine rangées, nous remettons la gomme.

Avez-vous eu le temps de voir notre plumage ?

Nos tailles différentes, selon que notre sexe
Est mâle ou bien femelle ?
________________________Bien sûr, notre ramage,
Vous ne l'entendrez point, car nous sommes quasi muets.
C'est, d'ailleurs, la raison pour laquelle est complexe
Notre pariade sexuelle. Je vais vous la conter.

Vous l'avez déjà vue ! Pas ici, tout de même ?

Quand vous êtes arrivé sur mes toundras arctiques,
C'était déjà trop tard... le mariage consommé,
Le nid abandonné et les jeunes élevés.
Nous sommes sur le point de partir en Afrique,
Pour y passer l'hiver. Ce n'est pas un problème,
Car ce sera l'été, en Afrique du Sud.

Ainsi, vous auriez vu nos pariades, pourquoi pas ?
Sur des champs labourés, en Hollande, Pays-Bas ?
Je veux bien ! Mes cousins y nichent d'habitude.
Mais au Mont Saint-Michel ? Je ne me souviens pas
D'avoir jamais tenté de nicher par là-bas.

Ainsi, vous m'auriez vu sur des polders mouillés,
En plumage nuptial et tout ébouriffé,
Affrontant mes collègues en joutes pugilistiques,
En mars ou en avril, sur le champ d'un rustique,
Au bord des prés salés, près du Mont Saint-Michel.

Je me rappelle de vous du côté de Texel.
L'hiver cédait à peine sa place au printemps.
Des vagues se brisaient et frappaient les fascines
Qui arrêtent les sables qu'entraînent les courants.
Des nuages pressés perdaient une pluie fine
Qui s'infiltrait partout, très froide et pénétrante,
Et vous mettait d'humeur, pour le moins massacrante.

Fort heureux nous sommes là, baignant dans les hormones
Qui nous font le bec rouge, les plumes chamarrées,
Des collerettes blanches, noires ou bien zébrées,
Des couleurs bankiva et des idées friponnes.
Mais avec nos femelles, nous resterons courtois,
Car le désir sexuel s'oublie dans les tournois.

Imagineriez-vous, chevaliers en armure,
Sitôt que le désir la leur fait toute dure,
Culbuter gente dame... las ! moult déshonneurs
Envahiraient leur âme, briseraient leur bonheur.
Se finir à la main, paraît que ça rend sourd…
Alors, ils se tapaient, sur la gueule, comme des sourds !

Nous autres, c'est pareil, sur nos lices gazonnées,
Nos assauts sont vaillants, mais toujours bien réglés.

D'abord, on court très vite, un peu dans tous les sens,
Ça nous excite beaucoup et apaise nos sens.
Puis d'un coup, on exhibe nos couleurs comme bannières
Et on saute sur place, tout comme les canepetières.

Permettez donc qu'ici, j'ouvre une parenthèse.
On nous dit chevaliers. Je crois, que des outardes
Ou peut-être des grues, notre comportement sexuel
Et nos pariades, nous rapprochent sûrement.
Ce qui me gêne un peu, c'est qu'elles sont plus bavardes
Que nous ne le serions. C'était une hypothèse.

Quelquefois, on s'affronte à petits coups de coude,
Á petits coups de bec, à petits coups de pattes.

Nos femelles, tout ce temps, sont ailleurs et nous boudent.
Nos combats, elles s'en foutent. Plus rien ne les épate.
Comme toutes les femelles, quand leur désir, constant,
Se fait un peu plus fort, elles s'arrangent, sûrement.
Par hasard, elles s'approchent, mijaurées et coquettes,
Pour qu'on leur coure après. Et sans pousser bien fort,
Elles tombent en arrêt et de la galipette,
En acceptent, et l'idée, aussi les conséquences,
Puisque vous savez bien, que des œufs de leur corps
Sortiront des poussins qui vivront leur enfance.

Tout comme chez les outardes, nos femelles se foutent
De qui sera le père de leurs jeunes enfants.
Nous, les mâles, comprenez, que nous ayons des doutes,
Sur la paternité et aussi sur le sang
Qui coule dans les veines de ces poussins rayés.
Ce ne sont pas leurs mères qui peuvent nous renseigner.
Elles s'occuperont seules de leur éducation
Et les encadreront pendant la migration.
Les femelles et les jeunes, voyageront en groupes
Quelquefois importants et souvent peu farouches
Ou bien inapprochables, sans savoir, quelles mouches
Subitement les piquent et font fuir la troupe.

Si vous me permettez, une ultime précision...
Á moins, évidemment, que vos obligations
Ou votre irrésistible désir de vie errante,
Vous amènent à partir, tout de suite, maintenant...
Vous aurez constaté que chez les combattants,
Le mâle et la femelle sont de tailles différentes.
C'est comme chez les outardes. Car, chez les limicoles,
Le mâle et la femelle sont de même grosseur,
Fidèles, attentionnés et même bons parents,
Tout prêt au sacrifice si jamais leurs enfants
Se trouvaient menacés. Et aussi bons chanteurs,
Pour ceux que je connais ; ne suis pas Mirandole.

Il serait temps pour vous d'aller vous abriter.
Entre les mouches lapones et la pluie sur la Frise,
Les onglées jusqu'à l'os près du Mont Saint-Michel,
Á vouloir m'observer, sûr, vous en crèverez.

Vous devriez rentrer…attendre l'hirondelle
Qui arrive quand on sort tous en bras de chemise !

Varanger, Texel, Mont Saint Michel ou Riantec...