| Je connais une falaise déjà bien érodée Au terme d'une pente de roches accumulées, Conquise patiemment par des arbres qui s'accrochent Aux racines qui profitent des failles dans les roches. Au pied de la falaise coule un torrent sauvage, Á demi camouflé sous de grands tussilages, Des lis martagon, des orchidées fanées, Des carex dont les touffes ont des milliers d'années. Ma montagne est couverte de hêtres rejetés De souches plus anciennes que l'homme avait coupées Du temps qu'il amenait ses bêtes aux alpages. Á présent la nature est devenue sauvage. Mais c'est tant mieux pour moi puisque les noisetiers, Les aulnes, les sorbiers et les blancs alisiers Me fournissent des baies, des drupes et des akènes, Assez pour me remplir le gésier, l'abdomen. Assez pour les réserves que je cache de mon mieux Pour quand viendra l'hiver qui me rend soucieux… Quand l'eau a tellement froid qu'elle enfile un manteau De fourrure dont les poils sont comme des cristaux. Mes réserves, je les cache plus haut dans les aroles Je note soigneusement comment les retrouver, Chaque indice et détail de ma vaste contrée, Car perdre la mémoire, je pense, ça n'est pas drôle. Depuis quelques années, ma hantise et ma peur, C'est toute cette pollution qui monte de la vallée, En nuages grisâtres et aux odeurs soufrées. Les moteurs des camions, fatigués, mal réglés, Quand ils sont des millions et souvent malmenés, Libèrent des gaz mortels qui font l'effet de serre, De l'asthme aux enfants et aux vieux, des cancers. Sûr qu'en les respirant, je choperai Alzheimer…
|