Le bouc : Capra hircus
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Le bouc (Capra hircus)



Je trône au plus haut de ce grand monolithe,
De micas, de feldspath, sûrement de granite,
D'anatexie aussi, que l'érosion en boule
A fait surgir si haut, qu'à moins qu'il ne s'écroule,
Il m'assure, sur la plaine, une vue imprenable
Et lorsque je rumine, une couche confortable.

Mais, pendant que je mâche, des renvois celluloses
Me viennent à la bouche, sucrés par la symbiose
Des bactéries amies, quoique anaérobies…

Je me laisse gagner par la douce torpeur
Qui vide mes neurones, comme une anesthésie,
Distillant des rêves sur mes neuromédiateurs.

Puis-je vous raconter ce rêve lancinant
Qui me revient chaque fois que je ferme les yeux ?

Me direz-vous la mouche qui harcèle les Dieux
Pour qu'ils m'envoient, cruels, de pareils tourments ?


« L'ombre s'étend lointaine. Une raie tauroctone
Perce la canopée. C'est l'heure où les phalènes,
Ivres de phéromones, se prennent pour des fées.

Dans la fraîcheur sylvaine, au milieu des silènes,
Flottent et se mélangent les fragrances étranges
Des senteurs hircines des bouquetins qui dînent.

L'après-midi élude de la nuit, le prélude.
Comme le jour succombe… Vénus s'allume, pile !

Cent bœufs, au moins, au loin, privés de l'érectile,
Mugissent dans le foin et rêvent d'hécatombe.

Sous un grand chèvrefeuille, sur le ventre allongé,
Un satyre encore jeune, d'un dactyle déjeune.
D'un doigt, il effeuille une page qu'il bouquine
D'un gros livre illustré, et des autres, taquine
La toison cachemire d'une belle nymphette
Sur sa couche mohair.

Alentour des chevrettes qui ne cessent de raire,
Dans les ondes se mirent.

Le faune porte à ses lèvres l'hydromel d'une outre
Qu'il gardait bien au frais, se lève, ôte ses braies,
Besogne la belle, la foutre.

Mais au milieu des chèvres qui jouent et cabriolent,
Comme venu de nulle part, surgit un homme en noir…
Du faune et d'Aphrodite interrompt le coït
Et Pan ! Les assassine d'un coup de chevrotine.
Bien morts, ils dégringolent. »


L'homme en noir s'éloigne et dit, ça j'en témoigne :

« Voilà une peau de bouc que m'achètera bien
Un marchand camelot ou bien un Marocain
Qui, dans le fond d'un souk, vend babioles et bibelots.

Je suis angoraphobe, puisque le bouc m'écœure.
C'est ce que j'ai compris en lisant Bettelheim
Dans un livre d'enfant. Je consacre ma vie
Et je mets tout mon cœur, à la surface du globe,
À chasser les licornes, toutes les bêtes à cornes,
Les derniers korrigans, les elfes, les mélusines,
Qui me filent l'érythème, des excès d'histamine.

Encore deux ou trois ans, j'aurai réglé leur sort.

J'attaque les dinosaures en remontant le temps …


Comprenez-vous pourquoi un pareil cauchemar,
Me fasse tourner chèvre, que du coup, j'en béguète,
Me réveille en humeur, le désespoir me guette,
Car, désespérément, flaccide du braquemart ?

Manyas Gölü, Turquie.