Le bruant lapon : Calcarius lapponicus
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Le bruant lapon (Calcarius lapponicus)


Vous me faites bien d'honneurs si vous venez me voir
Au terme d'un voyage que je sais épuisant,
Juste pour une question, pour espérer savoir
Davantage sur un point de nos comportements.

Je crois me souvenir d'une rencontre ancienne
Que nous fîmes en décembre, près du Mont Saint Michel
Sur ses grands prés salés, en des temps de grands gels,
Comme ceux qui me font fuir mes contrées norvégiennes.

J'étais accompagné de l'alouette hausse-col,
De mon cousin des neiges, des linottes à bec jaune.
Sur des sables mouvants, de nombreux limicoles
Prenaient un bain de pieds, tandis que sur la zone
Qu'on dit poldérisée, un pygargue de mer,
Mais encore immature, provoquait la panique
Des pluviers, des vanneaux et même des berniques.
Tout ce calme bien vite. Leur peur est éphémère.

Des oies frigorifiées pataugent dans les chaumes.
Des combattants pressés ne portent pas de heaume.
Il leur faudra attendre les prochaines grandes marées
Qui viennent quand l'équinoxe, pendant un temps très court,
Fait la nuit aussi longue que peut l'être le jour,
Pour qu'il leur pousse en plumes, qu'ils puissent parader.

Ainsi vous êtes venu, exprès, en Laponie,
Au milieu des toundras où j'ai caché mon nid.
C'était pourquoi déjà ? Posez-moi la question…

Vous avez remarqué que, chez tous les bruants,
Les mâles vivent à l'écart des femelles, des enfants !

C'est un problème complexe qui mérite réflexion
Et tenter d'y répondre vaudra votre attention.
Car, pris au dépourvu et sans préparation,
Diverses explications bousculent le portillon
De mes neurones frontaux, mes circonvolutions.
Laissez-moi donc du temps pour qu'avec précision,
Je puisse vous faire part de mes informations,
Des données qui concernent aussi l'évolution.

Les oiseaux conirostres comme leur nom l'indique
Ont un bec conique. C'est pour qu'ils décortiquent
Les différentes graines dont ils font leur régime.
Il y en a de très fins pour les graines infimes.
Il y en a de très gros pour casser les noyaux.

Mais ça, vous le savez. Tout ça n'est pas nouveau.
Les moineaux, les bruants et aussi les fringilles
Sont tous granivores. Dans la même famille,
Vous pourriez les classer. Si ce n'était quand même,
Vous l'avez observé, des variations extrêmes
De leurs comportements au sein de la nature.

Mais je préfère pour ça, de loin, le mot culture.

C'est de ça qu'il s'agit, tout bien considéré.
La culture, vous savez, c'est réponse adaptée
Aux conditions locales qui imposent leurs contraintes.
Tombouctou, par exemple, jamais la pluie n'y suinte…
Et il y fait très chaud, bien pire que dans un four…
Est-ce qu'on y vend des parapluies de Cherbourg ?

Ainsi, les carduelis sont volontiers grégaires :
Les linottes, verdiers, chardonnerets, serins,
Le venturon aussi, les minuscules tarins…
Mais, bouvreuils et gros-becs sont d'affreux solitaires.
Les moineaux quant à eux ont tous vendu leur âme
Pour vivre auprès des hommes. Pour autant qu'on les blâme,
Ne serait justifié. S'ils ont une bonne raison
Á agir comme ils font. Posez-leur la question !

Nous autres, les bruants, avons un territoire,
Tout comme le pinson…c'est un faiseur d'histoires.
Ainsi, vous le voyez, parmi les granivores,
Des réponses variées en terme d'adaptation
Sont donc proposées. Et au premier abord…
Comment l'expliquerais-je ?… Pour la reproduction ?
Ou bien la botanique qui fait les plantations,
Les associations dans lesquelles on se complaît ?
Ou les deux à la fois ? Saurais-je être complet ?

C'est en terme d'hypothèse, je crois, qu'il faut parler.

Ainsi, les carduelis, précédemment cités
Ont des tendances grégaires et ont besoin des arbres
Pour y cacher leurs nids qui seront à l'abri
Des bêtes qui vivent à terre, mangeraient leurs petits
Qu'ils ne surveillent guère… À leur nez, à leur barbe !
Et s'ils vivent en bande, c'est pour mieux retrouver
Les graines tombées à terre qui vont les engraisser.

Bouvreuils et grosbecs font un nid de branchages,
Véritable chef-d'œuvre dans l'art du camouflage.
Ils font dans l'erratisme tout en haut des futaies.
Personne ne les embête. Ils sont seuls à casser
Des graines bien trop dures qu'ils vont décortiquer
Et qu'une clef anglaise ne pourrait éclater.

Nous autres, les bruants, c'est au bas des buissons
Ou carrément à terre qu'on élève nos enfants.
Nos femelles sont discrètes, aussi nous les perdons
Assez souvent de vue et c'est alors au chant
Que nous assurerons un lien de cohésion.

Il n'en reste pas moins qu'il faut faire attention
Aux nombreux dangers qui menacent nos espèces,
Surveiller sans cesse l'épée de Damoclès
Que vous nommez busards, hobereaux ou hiboux,
Si l'on veut emmener nos nichées jusqu'au bout.

C'est pourquoi, entre sexes, nous partageons les rôles.
Les femelles nourrissent avec force chenilles,
Bien riches en protéines, les poussins… qu'ils sont drôles !
Dès qu'ils auront brisé, de leurs œufs, la coquille.
Au bout de douze jours, ils quitteront le nid
Et quelquefois plus tôt pour fuir un ennemi.
Pour autant, ils ne sont pas encore autonomes,
Car il faut qu'ils apprennent tout sur le gastronome.
Nos femelles les promènent sur tout notre domaine
Pour qu'ils sachent ce qu'il faut sur les petites graines.

Pendant tout ce temps là, je me tiens à l'écart,
Bien en vue cependant et j'assure mes quarts.
Je surveille le ciel et tous les environs,
Chantant régulièrement une courte chanson.
Quand je l'émets, alors, c'est que tout se passe bien.
Mais, dès que le faucon ou bien l'homme apparaît
Et s'approche de trop près, de suite, je me tais.

Je m'envole prestement et me cache fort bien,
Non sans avoir prévenu toute ma compagnie
Pour qu'elle en fasse autant, comme faisaient les chrétiens,
Au fond de catacombes des herbes en fouillis,
De branches entrelacées en jungle inextricable,
Attendant qu'il n'y ait plus rien du tout à craindre.

Alors, je reprendrai la suite de l'émission,
Ne l'arrêterai qu'à l'heure de la reddition
Du jour face à la nuit… Lorsque je verrai poindre
L'étoile du Berger… Quand le marchand de sable
Entame sa tournée et livre aux enfants
Des quantités de rêves qu'ils lisent en dormant.

Vous aurez noté la position que j'occupe…
En haut, sur l'éminence ! Ma troupe est juste là !
Entre les monticules que des lemmings lèvent
Au fond d'une cuvette que des sphaignes soulèvent,
Pour que dans dix mille ans, l'humide matelas
Fasse place au bombement d'une tourbière séchée
Laquelle plaira bien mieux à mon cousin rustique.
Il reste du temps pour que je m'en préoccupe !…

Si vous montez là-bas et ne dérangez pas
Le lagopède alpin, vous ne manquerez pas
Les miens cousins des neiges qui ont trouvé pratique
De tous se regrouper, les mâles sur les rochers,
Les femelles et les jeunes sous les creux des névés.

Je connais un peu moins et c'est tout naturel
Mes cousins de chez vous : le jaune sur les buissons
Des landes atlantiques ; le zizi dans les haies
Des bocages cultivés ; celui qui, du diesel
En imite les ratés, son nom, c'est… le proyer
Qui, sur les tamaris, égrène sa chanson ;
Le bruant des roseaux qui monte le long des tiges
Des phragmites qui poussent tout au bord des étangs
Et celui qu'on dit fou ou l'autre, l'ortolan
Dont les malheurs proviennent, on le dit, du prestige
Qu'on accorde à sa chair qu'on sert au restaurant
Á ceux qui ont du fric ou qui sont présidents,
Ce au mépris des lois qui les protègent pourtant.

Et si je connais peu les bruants des Balkans
Ou de l'Anatolie, ceux du soleil levant,
Je suis sûr qu'eux aussi ont des comportements
Comparables aux nôtres et valent à notre genre
Des spécificités qui font que l'on nous range
Dans la belle famille des embérizidés
Á laquelle, au plan du comportement, du chant,
J'inclurai volontiers le beau pinson des arbres…
Ça n'est qu'une hypothèse. Cessons-là nos palabres.

Ai-je satisfait toute votre curiosité.
Car dès l'année prochaine, je me mets à l'étude
Des mœurs comparées des bretons, des lapons,
Des hommes, en général, chez qui on trouve des cons
Plus nombreux, tout le temps, sous toutes les latitudes.
Clairement, dites-moi, vous savez les cloner
Ou pour plaire à Darwin, vous les sélectionnez ?

Les oiseaux, voyez-vous, ont une idée des hommes
Qu'ils gardent par-devers eux, cela vaut mieux en somme.
Leur connerie n'est pas un facteur limitant,
Même à forte amplitude, ça paraît évident…
Si fait qu'ils acceptent tout et même n'importe quoi
Et la plupart du temps se tiennent parfaitement cois…
Quelle belle adaptation, est-elle dans vos gènes ?
De toujours dire merci quand sans cesse on vous nique !

__ Laissez-moi vous répondre. Les hommes sont impuissants.
En choisissant leurs chefs, ils élisent des faucons
Qui les tiennent pour des vrais, ça les rend surpuissants.
S'il en est qui alertent ou simplement racontent…
Aux tracas qu'on leur fait, vite se rendent compte
Qu'ils auraient mieux fait de pisser dans un violon


Les bruants, croyez-moi, tout comme Démosthène,
S'ils prononçaient de très longs discours philippiques,
Qui ne serviraient qu'à leur enrouer la voix
Et feraient dire d'eux qu'ils gueulent comme des putois,
Leur vaudraient sur l'instant les charges céhéresses
Et des coups de matraque en guise de caresses,
L'opprobre des nantis les désignant du doigt
Comme de mauvais exemples qu'il faudrait mettre en croix
Sur des brochettes au gril pour qu'ils suintent leur graisse…
Qu'un souper fin vaut bien qu'ils manquent aussi la messe !
__

Jamais très loin des lemmings des toundras...