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La bernache cravant (Branta bernicla)



J'aime beaucoup les vases où je mange des zostères
Dans l'anse de Truscat où je passe l'hiver
Avec le roi tadorne, le siffleur, le colvert,
Le pilet, le courlis… Celui-là mange des vers.

Il y a cinquante ans, j'étais inapprochable.
On me chassait encore pour m'inviter à table.
Les chasseurs ignorants…
___________________ N'est-ce pas un pléonasme ? __
Se convainquaient bien vite que mes concentrations
Autorisaient mon tir jusqu'à la déraison.
Ils faillirent faire de moi, à peine un ectoplasme.

Ils ignoraient, bien sûr, que les oies qu'ils voyaient,
Oui, certes, par milliers, constituaient l'essentiel
De la population, mondiale et planétaire
Des oies de mon espèce qui vivent sur la terre.

Par malchance, les zostères qui sont des graminées,
Furent gravement malades et rappelées au ciel.
Si fait que je faillis mourir doublement :
De faim et sous les plombs, dans tous les cas navrants.

Je suis maintenant un oiseau que l'on protège.
Ça ne constitue pas un simple privilège,
Mais la mesure normale, je dirais, salutaire
Que l'on devrait étendre aux bêtes de la Terre,
Qu'elles volent, nagent, rampent ou courent sur des pattes.
Car à quel droit abscons se référent ceux qui portent
Des fusils ou de arcs, que la passion emporte,
Pour justifier à tous qu'ils devraient être les seuls
À devoir s'occuper, de Brest jusqu'aux Carpates,
De la faune à laquelle ils n'offrent que linceuls ?

Cela dit, remarquez, bien des naturalistes,
Défenseurs de la faune, de la flore, des protistes,
Font de même dans les parcs, les réserves naturelles.
Je dis, pareillement, qu'ils s'approprient ce qui
Devrait appartenir au patrimoine commun…
Au nom d'une compétence, au fait qu'ils soient savants,
Et savent compter les points au dos des coccinelles…

L'oiseau rare qui s'éteint devient un alibi
Pour prendre le pouvoir au moment opportun.

Je m'emporte sans doute. Devrais-je changer de ton ?
Que sais-je des hommes et de leurs comportements ?

Savez-vous qu'oie se dit : ar gwaz en breton,
Ce qui donna gwazeau, je pense aussi gwasière !
Surtout si je vous dis qu'on ne dit pas le g.
Nous parlions de cela, ensemble, avant-hier.
Ce n'est qu'un postulat, peut-être un peu léger ?

Tout comme ces savants qui croyaient dur comme fer,
Croix de bois, si je mens, qu'on me mette en enfer,
Que nous naissions la nuit, des pousse-pieds qu'on trouve
Quand la marée descend et quand elle découvre
Les rochers où s'accrochent des sortes d'anatifes
Qui, avec les balanes, sont du pareil au kif.

Personne ne croirait plus ces savants ridicules…

__ Mais on en trouve encore, tout prêts pour un pécule,
Qui prouvent que le sang qui fut contaminé
Ou bien les organismes aux gènes modifiés,
Les farines animales et l'huile de vidange
Qui servent à engraisser les poulets que l'on mange,
Le beurre dioxiné ou les eaux nitratées,
Les graisses de karité pour faire du chocolat
Ou les asperges en tube pour quand les invités
Arrivent à l'improviste à l'heure du repas,
Sont la rançon normale que toute l'humanité
Se doit de payer à ce qu'on appelle progrès. __


Je vous plains sincèrement.

À la fin de l'hiver et même un peu avant,
Je retournerai là, où les hommes sont absents,
Sur mes toundras du Nord, à cinq minutes du pôle.

Du paysage entier, j'aurai le monopole,
Partagé avec tous les oiseaux de l'Arctique,
Le vent froid qui balaie d'innombrables moustiques,
Congèle les mammouths, vous donne la goutte au nez
Et fait que vos jumelles sont couvertes de buée...

Qu'importe avec l'onglée, tous vos doigts sont gelés.

Au début dans le golfe du Morbihan, maintenant partout et de très près.