La bécasse des bois : Scolopax rupicola
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La bécasse des bois (Scolopax rupicola)


La lune fait briller tous les cristaux de glace
Qui recouvrent les herbes couchées par les frimas.
La nuit, qui s'illumine de cent millions d'éclats,
Résonne aussi des cris des animaux qui passent.

Je n'avais pas compris que vous étiez caché,
Bien au chaud, à l'abri et tout emmitouflé
Dans des parkas kakis et des duvets de plumes,
Des gants, des cache-nez, qui protègent des rhumes.
Car il fait vraiment froid, cette nuit, en Bretagne
Et rester à l'affût sous un passe-montagne
Relève de l'inconscience, voire de la démence
Et devrait vous valoir, au moins, une contredanse.

Je ne vous vis donc point auprès de ce fossé,
Tout à fait invisible au milieu des fourrés
Et qui ne gèle pas, car il est protégé
Du vent que l'hiver souffle pour provoquer l'onglée.

Je me pose. Je m'ébroue. Je suis toute bossue.
Je marche à petits pas, les pattes très fléchies.
J'ai une drôle d'allure. J'ai l'air d'être accroupie.
Je me toilette une aile. Puis, je ne bouge plus.

Au bout d'un grand moment, alors je me redresse.
Je change de silhouette et deviens élancée.
D'un pas bien décidé et presque cadencé,
Je m'avance vers la boue, toujours en souplesse.

J'y plonge mon long bec et l'agite vibrement,
Récidive, inlassable et délicatement,
Le retire, cueille un ver, qui sort en reculant,
Intrigué, sûrement, par tout ce tremblement.

Quand la lune se voile, le manteau de la nuit
Se referme, comme la toile du rideau du lit,
Sur des amants qui s'aiment dans le mitan au chaud.
Vous y seriez bien mieux qu'à vous geler museau.

Votre père racontait, qu'un jour, pendant la guerre,
Alors qu'il se cachait, près de la Pyramide,
De reîtres fridolins aux allures de séides,
Qui, s'ils l'avaient trouvé, l'eussent mis aux galères...

Votre père racontait, que pour perdre leurs chiens,
Il s'était enfoncé sous les bouleaux serrés
Qui tentaient de pousser, de ne pas s'asphyxier,
Sur des terrains tourbeux, plutôt plus mal que bien.

Des tremblantes d'eau fourbes se cachent sur ce terrain
Et sauf à les connaître, on est vite englouti.
Votre père racontait qu'une fois dans le fouillis,
Il aurait eu vite fait de tuer tous les chiens
Et leurs nazis de maîtres ; toute la teutonie,
Les chleuhs et les frisés ou tous les vert-de-gris…

Puis il riait d'un coup et finissait son verre,
En disant qu'à lui seul, l'aurait gagnée la guerre...

Mais les chiens furent sauvés... Puisqu'ils étaient perdus !

Votre père racontait qu'il avait attendu
Que l'ombre soit propice pour quitter son refuge,
Qu'il n'eût pas la patience d'attendre le déluge.

C'est comme ça qu'il me vit et qu'il vit mes petits.
Mais vous les connaissez, ils sont comme des poussins.
Votre père aurait pu les prendre pour coussin
Et s'asseoir dessus et adieu, mes chéris

Par bonheur, je veillai et me méfiant des hommes,
Je fis le nécessaire pour les mettre à l'abri.
Votre père raconta comment je m'étais pris.
Comment leur premier vol, je leur donnai, en somme.

Les chats, qui ont des dents, transportent leurs enfants
En les y plantant dans la peau fine de leur cou.
Moi qui n'ai pas de dents, je m'y prends autrement.
Je coince le petit, mon grand bec sur son cou,
Tout contre ma poitrine, m'assure de sa prise,
En avançant mes pattes sur lesquelles il referme,
Fort, ses petits doigts. Dès que la prise est ferme,
Je m'envole, verticale, comme quand je suis surprise.

Je m'éloigne un moment. Mais, vite, je reviendrai,
Rechercher les trois autres et bien sûr, en trois fois.
Votre père qui chassait la bécasse autrefois,
Décida de ne plus les tirer, plus jamais...

Avec ses chiens grelots, il continua pourtant
Á courir dans les bois. Ce n'était pour que vous,
Quand vous veniez nous voir quand c'était le moment ;
Repérer nos vermis sur les plaques de boue
Ou encore nos miroirs sur les feuilles litière ;
Nos croules de printemps, quand descendait le soir ;
Vos affûts dans le froid, juste à côté des mares
Qui s'ouvrent en forêt, au milieu des clairières.

Vous rappelez-vous dans la forêt scandinave,
Au bord d'une rivière, débordant de galets,
C'était déjà l'été. On était en juillet.
Je passai tous les soirs et chantai dans les graves
Et dans les suraigus. Vous m'entendiez de loin.
Alors, j'apparaissais comme une chauve-souris.

Je faisais plusieurs fois le tour, jusqu'à la nuit,
Du territoire où nous élevions nos poussins.
Cela dit, vous savez, les mâles des bécasses,
Ne sont que géniteurs. Ils ne s'occupent pas
D'élever les petits. Leur mère ne voudrait pas
Et sitôt qu'on s'approche, elle nous crie : tu te casses !

Je me plais bien sur terre. Seulement, je regrette
Que les Dieux, ces roués, aient donné à nos chairs
Des goûts et des parfums, qui nous valent la guerre
Avec les chasseurs qui négligent les aigrettes.

Y aurait-il autant de livres consacrés
Aux secrets de nos vies, si nous étions infectes ?

Brandérion, Villaines la Juhel, Forêt de Camors, Laponie, etc.